Mot lu à Uzès et Valfin par Emmanuel, Fabrice, Stéphanie et Régis
(STEPHANIE)
Papa,
Ce mercredi 18 mars, la nouvelle de ton malaise cardiaque et de ton hospitalisation est venue nous chercher chacun en des lieux, à des heures et en des instants de vie différents. Nous, tes 4 enfants.
Pour autant, nous avons répondu d’une seule voix. Nous voici. Nous sommes autour de toi. Et Louise, puis Zoé, sont là aussi. Ce vendredi après-midi, un beau et chaud soleil baigne de sa lumière ta chambre d’hôpital. Tu es là… ou peut-être n’es-tu déjà plus totalement là. Tes yeux sont grands ouverts sur nous. Heureux de nous voir à tes côtés. Presque surpris d’être encore là pour en profiter. Nous t’interrogeons souvent : souffres-tu ? As-tu mal quelque part ? Ressens-tu des douleurs ? A chaque fois, tu apportes des dénégations presque étonnées : « non, pas du tout. Ils s’occupent très bien de moi. ». Cela nous rassure. Parfois, tu nous regardes et un immense sourire s’empare de ton visage. Disons-le : un large sourire d’enfant. Et à plusieurs reprises tu dis : « Vous êtes tous là, cela me fait plaisir ! » Et dans l’espace de cette chambre d’hôpital, nos présences se conjuguent maintenant au présent pour l’habiter. Nous évoquons avec toi des souvenirs. Ta mémoire est intacte. Nos mains viennent rencontrer les tiennes. Tu réclames régulièrement à boire. Avec toi, on s’amuse de passer un gant humide sur ton front, mais aussi sur ton crâne chauve, pour qu’il brille. Dans le calme, l’humilité et la pudeur de ta chambre d’hôpital, nous avons la chance de pouvoir te rencontrer encore une fois.
Nous voici. Nous chez qui ce qui affleure en premier de notre relation à toi relève parfois de la blessure, nous accueillons ce que nous avons reçu de toi et qui nous a conduit auprès de toi : cette droiture, une certaine idée du devoir, cette simplicité toute jurassienne, un peu rugueuse et peu loquace, qui fait que nous sommes là. Que nous sommes heureux d’être là. Entre nous, nos paroles ne t’épargnent toujours pas, mais pour rien au monde nous aurions manqué ce RV avec toi.
« Il y a un moment pour tout, et un temps pour chaque chose sous le ciel » dit l’Ecclésiaste. Aujourd’hui, c’est le temps du merci. Un merci qui n’oublie rien, qui n’efface pas, qui n’entend pas escamoter ce qui a été douloureux. Et qui peut ainsi être un merci plein et entier. Généreux. Qui rend grâce pour ce que tu as été.
(REGIS) Merci, d’abord, pour ta simplicité : ce qui la disait le mieux, c’était tes expressions. De fait, tu as toujours gardé tes distances avec les gens « qui ne se prennent pas pour l’ombre de leur logarithme ». Des phrases que tu nous répétais à la maison, particulièrement à table, en devenaient de nouvelles : « te bourre pas comme un canon ! », « arrête de t’envoyer des sacs d’eau dans l’estomac ! ». Et celle-ci qu’on adorait et que tu nous nous sortais à chaque fois que tu finissais un vieux reste tiré du frigo : « moi, j’crains pas ! ». Tu en avais un usage immodéré et pour toutes les situations. La météo, les efforts du quotidien, ceux qui font des manières… Toutes tirées de derrière les fagots. Certaines, pas piquées des vers. Et quelques-unes parlaient si bien de toi. A ton insu peut-être… ou parce qu’elles sont vraies pour chacun de nous, surtout quand nous sommes au volant ? Pour celui qui ne nous cède pas la priorité :« L’égoïsme, c’est quand on ne pense pas à moi » ; à l’attention de celui qui roule trop lentement : « celui-là, il va à l’enterrement de ses illusions ». Bref, des mots qui disent le réel sans chichi et sont la marque de ce « bon sens paysan » que tu revendiquais et mettais souvent en pratique.
Merci pour ta curiosité, ton goût de vouloir comprendre et de ne pas juger trop vite. Avec maman, c’est une forme de tempérance que vous nous avez ainsi transmise : comprendre avant de juger. Un bien précieux de nos jours...
(EMMANUEL) Merci de nous avoir partager tout au long de ta vie cette attache profonde avec le Haut Jura, terre de nos grand parents, arrières grand parents.
Lieu de retrouvailles de notre grande famille lors d’évènements que tu avais à coeur d’organiser et animer. Moments de découverte de nos racines, de notre histoire familiale, d’apprentissages à la piscine de St Claude comme lors de nos promenades badines à la main pour faire fuir toute vipère déjà apeurée par nos cris, nous les petits parisiens de la vallée de Chevreuse.
Merci aussi pour ta sensibilité : ton amour de la musique, ton talent pour la peinture… et avec lui, ta capacité à t’émerveiller et à voir la beauté : celle des sons, des couleurs, des formes, des paysages… Il nous reste en mémoire ces dimanches matins d’enfance, qui s’étiraient en longueur habités par la musique baroque que tu écoutais trop fort à notre goût, mais qui ont façonné notre sensibilité. Ces heures interminables passées derrière ton chevalet pour peaufiner un croquis, une aquarelle ou une gouache : invités à donner notre avis, nous ne te garantissons pas d’avoir été toujours sincère, tant tes efforts te mettaient en joie. Tu aimais également être bien habillé, porter des vêtements dont les couleurs sont coordonnées, porter un foulard qui finit de te faire chic et sentir bon ton éternel parfum Armani…
(FABRICE) Tu aimais aussi tout simplement nous regarder, profitez de notre présence, lors de rassemblements
familiaux ou bien lors d’un passage à la maison, nous regarder prendre soin les uns des autres. Tu t’émerveillais de cela. Et quand tu nous voyais prendre nos enfants dans nos bras, les serrez tout contre nous pour un câlin, alors tu disais : « Ah, c’est bien ça, c’est important ça, c’est des vitamines du coeur ! » - encore une expression dont tu avais le secret.
Merci, enfin, pour ton attention à nous : comme disent les jeunes aujourd’hui « on ne va pas se mentir », car c’est peut-être le point sur lequel nous avons chacun constitué un « dossier » sur toi. Mais plusieurs fois, tu nous as tiré d’affaires : Régis au Pérou ou en Afrique, particulièrement quand il fallait réussir à attraper un vol ; Stéphanie pour construire des supports pédagogiques alliant bois et papier Emery et permettre ainsi à ses élèves en classe de bien tracer toutes leurs lettres. Ton côté pratique et bricoleur aussi, avec la patience que tu avais de prendre le temps de nous transmettre tes connaissances (le fameux « petit conseil Bourgeat !) : depuis, Fabrice ne compte plus le nombre de vélos qu’il a pu réparer, de rustines coller, de chaine graisser, de câbles changer, de cuisines monter, de parquets poncer, de syphons déboucher, et les murs de ta maison d’Arpaillargues gratter, car tu savais nous mettre à contribution. Tu appelais ça « toucher les dividendes ! »
Ce que tu étais. Ce que tu nous as donné. Ce que nous avons reçu de toi. Tout cela vit encore en nous. Ce qui est moins bon ne nous fait pas oublier le meilleur : tout ce qui t’a rendu si vivant, pour toi, pour nous, et pour bien d’autres. Qu’il nous soit donné d’en prendre soin et de le transmettre à notre tour. Un petit coup de main de ta part pour nous y aider sera toujours bienvenu depuis là où tu es. Alors, merci… d’avance, et que la paix soit avec toi, papa.